Un Sacré Bazar

Un sacré bazar

 

Jacques roulait depuis maintenant presque deux heures. Il n’était peut-être que dix-huit heures, mais il était exténué, et ses yeux baissaient les stores d’eux-mêmes, comme si son corps tentait de lui faire comprendre qu’il avait besoin de recharger ses batteries.

Une pensée réussit à ne pas se perdre dans la brume de son esprit : « Si j’avais su, j’aurais prétendu être malade pour ne pas avoir à me rendre à ce fichu stage… ».

Après tout, ce stage ne lui avait rien apporté, et il n’aurait pas perdu une journée à écouter un homme dont la seule satisfaction dans la vie semblait être d’entendre le son de sa propre voix.

Bien sûr, la raison aurait voulu qu’il s’arrête sur le bas côté pour céder à la fatigue quelques minutes, voire quelques heures, étant donné son état. Mais il ne pouvait se résoudre à le faire, pressé qu’il était de rentrer chez lui.

Une idée germa dans son esprit. Et s’il appelait sa femme pour qu’elle le maintienne éveillé ? Cette idée ne lui sembla pas mauvaise, d’autant plus qu’il avait vraiment envie d’entendre le son de la voix de Jocelyne. Peut-être même qu’il pourrait rester en communication avec elle pendant toute la durée du trajet, si elle n’avait rien de mieux à faire… Les technologies modernes avaient tout de même leurs avantages…

D’un geste vif, il se saisit du petit cellulaire qui gisait sur le siège passager. Sans même y jeter un œil, il composa de mémoire le numéro de son propre domicile, et activa le haut-parleur.

Une première sonnerie retentit, suivie d’une deuxième.

-Allez, réponds ! marmonna-t-il entre ses dents, alors que l’antépénultième sonnerie se fit entendre.

Sur sa droite, au loin, une enseigne attira son attention : « LE BAZAR FAIT BIEN LES CHOSES ! ». En dessous, était écrit en plus petits caractères : « Ne cherchez plus, j’ai forcément ce que vous voulez ! ».

Sa femme ne répondait toujours pas, mais il s’était complètement désintéressé du téléphone. C’est à peine s’il avait le souvenir d’avoir composé un numéro, tant il était fasciné par l’enseigne, pourtant grossièrement écrite à la peinture noire sur une simple planche de bois.

Alors que le message d’accueil du répondeur résonnait dans l’habitacle du véhicule, Jacques avait déjà mis son clignotant pour se garer et aller voir de plus près si ce magasin tenait toutes ses promesses.

Sa fatigue s’était envolée comme par magie.

Il éteignit machinalement le téléphone, alors que sa propre voix lui demandait poliment de bien vouloir laisser un message.

Il arrêta sa voiture devant une ancienne ferme briarde.

L’ensemble de bâtiments en pierre entourait une petite cour carrée, jonchée ça et là de divers objets, tous plus incongrus les uns que les autres. Il y avait, entre autres : de la vaisselle, des jouets, des sièges d’avion, un punching-ball, un canoë-kayak, une roue de tracteur, un caddie, ou encore un fauteuil style art-déco.

Il n’y avait pas âme qui vive dans ce lieu.

Jacques leva la tête, pour vérifier que l’enseigne indiquait bien cet endroit.

Il n’y avait aucun doute possible.

Il hésita un moment, et décida d’engager sa voiture dans la petite cour.

Une fois garé, il coupa le contact et sortit à l’air libre.

L’endroit semblait coupé du monde.

Pas un bruit ne lui parvenait aux oreilles, alors que la nationale se trouvait à une dizaine de mètres de lui.

L’idée de remonter en voiture et de reprendre sa route lui traversa l’esprit.

Il la balaya d’un haussement d’épaules, et prit la direction d’une porte grande ouverte, trou noir au milieu de la pierre grisâtre.

Que risquait-il de toute façon ?

Il tenta de jeter un œil à l’intérieur, avant de se décider à pénétrer dans le bâtiment mais, étrangement, la pièce était totalement noire. Même la lumière extérieure ne semblait pas passer le pas de la porte.

Il n’avait aucune explication à ce phénomène, ce qui ne lui plaisait guère. Une force irrépressible semblait néanmoins l’attirer vers l’intérieur.

Il fit un premier pas dans le trou noir qui s’offrait à lui, puis un deuxième.

A peine eût-il passé le visage à l’intérieur qu’il dût fermer les yeux, aveuglé par une lumière inattendue.

Lorsqu’il se décida enfin à entrouvrir les paupières, il dut se pincer le bras pour vérifier qu’il ne rêvait pas.

Peut-être s’était-il endormi dans la voiture, finalement. Il était tellement épuisé…

Mais la douleur qui monta de son biceps lui indiqua que tout ceci était bien réel. Il avait le sentiment d’avoir été transporté dans la caverne d’Ali Baba. En temps normal, il n’était pas particulièrement brave, et aurait sans doute tourné les talons discrètement, comme si rien ne s’était passé. Pourtant, aujourd’hui, il n’avait pas peur. Il se sentait en confiance dans cet étonnant endroit.

Il s’avança donc religieusement au milieu de cette montagne de trésors, qu’il n’aurait jamais cru possible de réunir en un même lieu.

Des objets d’art de toutes les origines et de toutes les époques l’entouraient.

Alors qu’il se penchait sur un vase Ming de toute beauté, pour admirer de plus près les motifs bleus peints sur la porcelaine blanche, il sentit comme une présence dans la pièce. Il se releva vivement et vérifia qu’il était bien seul. Il n’y avait toujours pas âme qui vive.

Pas étonnant que son imagination le travaille en un tel lieu…

Il reprit donc sa fouille, les mains presque tremblantes face à tant d’inestimables raretés. Même lors de sa visite du Louvre, il n’avait pas été aussi impressionné.

Soudain, quelque chose attira son attention. Là, posé sous un pot en terre cuite d’époque gallo-romaine, en parfait état de conservation, il y avait un livre dont la sublime reliure en cuir laissait peu de doute quant à l’ancienneté de l’ouvrage.

Depuis plus de quinze ans, Jacques écumait sans relâche les brocantes et les vide-greniers, à la recherche de livres rares qui lui permettraient de compléter sa bibliothèque. Il espérait chaque fois tomber sur la perle rare qui deviendrait le joyau de sa collection. Son intuition lui disait qu’il venait de la trouver.

Son cœur battait la chamade. Il souleva le pot en terre cuite et le déposa précautionneusement à ses pieds. L’ouvrage ne portait aucune inscription sur la couverture. Il le prit alors en mains, et en souleva la couverture. Il s’agissait d’un manuscrit daté de 1670, et signé Nicolas Fouquet, surintendant des finances sous Louis XIV.

-Oh, purée… murmura-t-il.

Il sentit les larmes s’accumuler au coin de ses yeux. L’émotion était trop forte.

-Une belle pièce que vous tenez entre vos mains, mon cher ami.

Jacques faillit en faire tomber son trésor sous le coup de la surprise. La voix haut-perchée et chevrotante qui venait de prononcer ses paroles venait de quelqu’un qui se tenait juste dans son dos. Il ne l’avait pas entendu approcher.

Il se retourna pour faire face à un petit homme au physique étrange.

-Excusez-moi, bredouilla Jacques. Vous devez être le maître des lieux. Je ne voulais pas…

L’individu l’interrompit d’un geste de la main.

-Il n’y a aucun problème. Ceci est mon magasin, et il est bien entendu ouvert au public. Si tant est que vous ayez le cœur pur, bien entendu…

Il avait le visage tout en longueur, avec un menton exagérément long, et des yeux qui semblaient avoir la particularité d’être indépendants l’un de l’autre, comme chez le caméléon.

Jacques ne comprit pas ce que voulait dire son interlocuteur par « avoir le cœur pur ».

« Du moment qu’il ne me met pas à la porte… », pensa-t-il.

-Alors comme ça, ce sont les livres anciens qui vous intéressent, poursuivit l’homme.

-Tout à fait.

Une idée traversa soudain l’esprit du collectionneur. Il ne put réprimer un frisson en y pensant. Compte tenu des œuvres accumulées ici, le vendeur était forcément un grand spécialiste. De ce fait, il ne le laisserait forcément pas repartir avec l’ouvrage contre une bouchée de pain. Et il y avait fort à parier pour que le prix qu’il fixerait ne puisse par rentrer dans son budget serré…

-Je me nomme Arlac, l’informa le petit individu.

Jacques ne l’écoutait que d’une oreille distraite, tant il était focalisé sur une chose : savoir si son rêve allait prendre fin maintenant, ou s’il pouvait continuer à espérer.

-Enchanté, répondit-il machinalement. Comme vous l’avez compris, je suis intéressé par ce livre. Puis-je en connaître le prix ?

Son cœur battait à tout rompre.

Un sourire radieux se dessina sur la partie droite du visage d’Arlac. La gauche resta étonnamment impassible.

-Pourquoi tout de suite parler d’argent ?

-C’est juste que j’aimerais savoir si je ne suis pas en train de m’enflammer pour rien. Il est probable que je n’aie pas les moyens de me payer un tel ouvrage.

Le sourire se déplaça sur le côté gauche du visage du vendeur, laissant son côté droit au repos.

-Ne vous en faites pas pour ça. Mon petit doigt me dit que vous pourrez vous l’offrir. Avant cela, je dois juste vous dire qu’il y a une règle ici.

Jacques fronça les sourcils, intrigué.

-Vous ne pourrez partir d’ici qu’avec un seul objet. Il faut donc bien faire son choix. Etes-vous sûr que c’est vraiment ce livre que vous voulez ?

Jacques retourna plusieurs fois l’ouvrage qu’il tenait entre ses mains. Il l’ouvrit et le feuilleta une nouvelle fois. C’était vraiment un livre magnifique, qui valait une fortune, et qui serait sans conteste le clou de sa bibliothèque.

-Je ne pense pas que je trouverai mieux, donc je vais dire oui, j’en suis sûr, répondit-il, un peu ébranlé dans ses convictions.

-Vous en êtes vraiment sûr ?

L’œil droit d’Arlac semblait scruter directement l’âme du collectionneur.

-Et bien… Je peux peut-être faire un petit tour dans le magasin, histoire de voir s’il n’y a pas quelque chose d’autre… avança Jacques.

Le vendeur secoua la tête en faisant une moue.

-Vous ne trouverez rien en procédant ainsi. S’il y a une chose que vous voulez, il faut que vous me la demandiez.

Le collectionneur haussa les épaules.

-Dans ce cas, je crois que je vais prendre ce livre. Je n’ai pas d’autre idée pour le moment.

-N’y a-t-il pas un objet que vous avez toujours rêvé d’avoir ? insista Arlac.

-Bien sûr que si, comme tout le monde. Mais c’est une chose que je ne pourrai jamais posséder. Disons que c’est juste un fantasme.

-Et pourquoi ne me le demandez-vous pas, dans ce cas ?

-Parce que je sais très bien que vous ne l’aurez pas, pardi !

-Je vous trouve bien sûr de vous, répondit le vendeur en affichant son demi-sourire.

Son étrange voix résonnait dans la pièce, mais semblait en parfaite symbiose avec ce lieu insolite.

-Très bien, si vous y tenez. Dans ce cas, j’aimerais vous acheter une Bible de Gutenberg…

Jacques pensait avoir jeté un pavé dans la mare, et s’attendit au mieux à un « désolé mais je n’ai pas ça ici », ou au pire à des rires moqueurs. Pourtant, un grand sourire illumina aussitôt la totalité du visage d’Arlac.

-Veuillez me suivre, dit-il en s’élançant d’un pas rapide au milieu des allées d’œuvres d’art.

-Vous n’allez tout de même pas me dire que vous en avez une ? s’écria Jacques en lui emboîtant le pas, une pointe d’espoir fou dans la voix.

Le vendeur ne répondit pas.

Il traversa sans un regard en arrière l’immense salle, pour atteindre une petite porte en bois qui trônait au milieu du mur du fond.

Il ouvrit la porte et s’engouffra dans le trou noir qui s’était formé.

Perplexe, Jacques le suivit.

De l’autre côté, il fut à nouveau aveuglé par la vive lumière qui régnait.

Ces drôles de porte qui ne laissaient pas traverser la lumière, même ouvertes, l’intriguaient au plus haut point.

Il n’eût pas le temps d’approfondir ses pensées quand il vit ce qui l’attendait dans cette nouvelle pièce. Elle était en effet de la même taille que la précédente, ce qui lui posait un petit souci de géométrie, compte tenu de la taille du bâtiment qu’il avait évaluée de l’extérieur.

Ce qui le stupéfia le plus fut la quantité astronomique de toiles de peinture qui étaient entassées dans la pièce. Du sol au plafond, des tableaux de toutes les époques se côtoyaient.

Jacques, qui avait un minimum de culture, reconnut des œuvres de grands maîtres tels que Picasso, Matisse, Van Gogh, Gauguin, Monet, Manet, ou encore un Lichtenstein.

-Où suis-je tombé ? marmonna-t-il, les yeux écarquillés.

Arlac poursuivait son petit bonhomme de chemin, commençant à le distancer sérieusement.

Jacques le maudit intérieurement, tant il aurait aimé jeter un œil plus attentif à cette incroyable collection.

Le petit homme était arrivé devant une nouvelle porte, toute aussi discrète que la première. Lorsqu’il l’ouvrit, le même étrange phénomène d’occultation de la lumière se produisit.

Le collectionneur accéléra le pas pour rattraper son retard.

La troisième pièce dans laquelle il pénétra, toute aussi grande que les deux premières, était pleine de partitions de musique semblant, à première vue être des originaux.

Tout ce qu’il voyait depuis qu’il avait décidé de s’arrêter sur le bord de la route soulevait de très nombreuses questions. Beaucoup trop à son goût.

Concernant la taille aberrante des pièces, Jacques n’avait pas vraiment d’explication.

Le mieux que son esprit rationnel avait trouvé était d’expliquer que les pièces semblaient plus petites de l’extérieur car le sol était légèrement en pente. Du coup, en fait, les immenses pièces dans lesquelles il gambadait depuis un moment étaient sous terre.

Il se raccrochait à ce qu’il pouvait…

En revanche, concernant la présence de tant d’œuvres du patrimoine culturel mondial réunies en un même lieu, une explication tout à fait plausible commençait à se profiler dans son esprit : et si cet Arlac n’était finalement qu’un contrebandier faisant circuler des copies d’œuvres d’art par l’intermédiaire d’un réseau bien rôdé ?

Cela expliquerait bien des choses…

La déception commençait à faire son nid dans la tête de Jacques.

Pour tout collectionneur, une copie, même identique en tous points à l’œuvre originale, n’a aucun intérêt.

Il devait en avoir le cœur net. En quelques grandes enjambées, il rattrapa le petit vendeur.

-Comment avez-vous pu récupérer toutes ses œuvres ?

Arlac restait toujours silencieux.

Jacques le talonnait.

-Ne seraient-elles pas des copies, par hasard ?

Le vendeur s’arrêta si soudainement que Jacques ne put éviter la collision.

Arlac se tourna vers son client. La moitié droite de son visage semblait vraiment en colère.

-Pouvez-vous répéter ce que vous venez de dire ?

-Je m’interrogeais juste sur l’authenticité de tous ces chefs-d’œuvre. Il est vrai qu’il est plutôt étonnant de voir autant de pièces rares réunies dans un bric-à-brac de campagne…

La partie en colère du visage d’Arlac s’empourpra.

-Tout d’abord, mon cher Jacques Sagnol, sachez que vous n’êtes pas ici dans un vulgaire bric-à-brac, comme vous semblez le croire. Ensuite, je peux attester de l’authenticité de chacune des pièces que je vends. Je suis en effet allé les acheter moi-même, directement auprès de leurs créateurs.

Les yeux de Jacques tombèrent par hasard sur une partition qui traînait à ses pieds.

Il s’agissait d’un morceau du Kyrie, du Requiem de Mozart, daté de 1787.

Cela ne pouvait pas être possible…

-Lorsque nous avons traversé la pièce précédente, j’ai reconnu plusieurs tableaux qui sont en exposition dans des musées, aux quatre coins du globe, fit-il remarquer au petit homme.

-Toutes les œuvres des musées sont des copies. Je suis en possession de tous les originaux…

-Et vous voulez me faire croire que vous les vendriez aux passants, sur le bord de la nationale ?

Le visage du vendeur avait repris sa teinte initiale, et la même expression lasse s’affichait sur ses deux moitiés.

-Je ne vends pas à n’importe qui, et je ne vends pas contre n’importe quoi. Maintenant, si vous ne voulez pas de votre Bible de Gutenberg, dites-le moi tout de suite au lieu de me faire perdre mon temps…

Jacques réalisa soudain que le vendeur l’avait appelé par son nom, alors qu’il n’avait pas le souvenir de le lui avoir dit. Tout ceci était décidément bien étrange…

Et si Arlac disait vrai ?

Il ne pouvait courir le risque de passer à côté d’une telle opportunité.

-Je devais juste m’assurer que vous ne me meniez pas en bateau, dit-il d’un air penaud.

-N’ayez crainte, répondit le vendeur qui sembla s’être radouci.

Sans ajouter un mot de plus, il reprit sa marche déterminée vers le Saint Graal de Sagnol.

La quatrième pièce était remplie de bobines de films et d’accessoires tirés de divers classiques du cinéma. La cinquième, quant à elle, était la pièce réservée aux sculptures. C’est à partir de celle-ci que Jacques arrêta de les compter.

Il suivait le petit homme qui marchait d’un pas rapide, les yeux ronds, allant de découverte en découverte. Il se sentait comme un gamin de dix ans dans le plus grand magasin de jouets du monde.

Il passa encore par la salle des vêtements, celle de l’électronique, celle des armes, et de nombreuses autres, avant d’atteindre enfin la tant attendue salle des livres.

Lorsque Jacques franchit la dernière porte magique, et que l’immense bibliothèque se révéla à ses yeux, il ne put réprimer un sifflement admiratif.

La salle semblait au moins deux fois plus grande que les précédentes, et devait être la dernière du bâtiment, car la traditionnelle porte en bois laissait place à une grande cheminée en marbre sur le mur du fond.

Etonnamment, malgré la température agréable à l’extérieur, celle-ci était allumée.

L’espace séparant Jacques de cette dernière était rempli de rayonnages immenses, qui devaient allègrement atteindre les trois mètres de hauteur.

Bien entendu, les milliers d’étagères que cela représentait ployaient chacune sous des centaines d’ouvrages en tout genre.

Arlac prit sans hésitation la direction de la cheminée, qui était elle-même surplombée d’étagères couvertes de livres.

Sagnol se fit la réflexion qu’il n’était pas très intelligent d’entreposer des livres de cette valeur au-dessus d’une telle source de chaleur.

Il eût des sueurs froides lorsqu’il vit le petit vendeur pousser l’une des échelles fixées à un rail jusqu’à la cheminée.

Son trésor se trouvait visiblement juste au-dessus de la source de chaleur…

-Ca n’abîme pas les livres, de les entreposer au-dessus de la cheminée ? demanda-t-il innocemment.

Arlac tourna son menton en pointe vers son unique client. Son côté droit souriait.

-Habituellement si, se contenta-t-il de répondre.

Jacques commençait à trouver l’homme particulièrement agaçant, à toujours laisser planer un mystère après chaque question qui lui était adressé.

Arlac commença à gravir un à un les barreaux de l’échelle. Sans hésitation, il monta jusqu’au sommet, l’ouvrage se trouvant sur la dernière étagère, plus de deux mètres au dessus de la tête du collectionneur.

Celui-ci se demanda si le vendeur connaissait par cœur l’emplacement de chaque objet de son magasin.

-Je l’ai, dit la voix suraigüe au dessus de sa tête.

Arlac brandissait fièrement un gros ouvrage relié d’un épais cuir rougeâtre. Il l’agitait au-dessus de sa tête comme un footballeur qui viendrait de remporter la coupe du monde.

En fait, il gesticulait tellement sur l’échelle qu’il finit par glisser du barreau sur lequel il se tenait. Par réflexe, il lâcha le livre, qui prit la direction de la cheminée, et se raccrocha violemment à un barreau de l’échelle, environ un mètre plus bas. Sous le choc, l’échelle sortit de son rail et commença à basculer, menaçant de tomber à tout moment.

Jacques n’eût qu’un dixième de seconde pour faire son choix : sauver le trésor de sa vie d’une destruction certaine, ou sauver un quasi-inconnu d’une chute qui n’aurait pas été sans conséquence sur sa santé.

S’il avait eu plus de temps pour réfléchir, nul doute qu’il n’aurait pas fait le même choix. Il choisit en effet de laisser son cœur parler, et saisit fermement l’échelle des deux mains, suivant en même temps du regard la Bible qui venait s’échouer dans les flammes. Celles-ci léchèrent lentement la reliure, qui commença à noircir et à fondre.

Sagnol préféra détourner le regard. Il redressa l’échelle et aida Arlac à rejoindre le plancher des vaches.

-Vous allez bien ? lui demanda-t-il pour la forme.

Une partie de lui avait envie de l’étrangler.

-Ca ira.

Jacques jeta un coup d’œil rapide vers le livre, dont les pages commençaient à se consumer. Il pouvait peut-être encore en sauver une partie…

Il s’approcha du brasier, s’apprêtant à y plonger la main, quitte à se brûler gravement.

Le vendeur le retint de justesse, tirant sur la manche de sa chemise.

-Laissez tomber, dit-il simplement.

-Mais, vous vous rendez compte de ce qui brûle ?!

Le côté gauche du visage d’Arlac sourit à pleine dents.

-Ne vous en faites pas. Ce n’était qu’un test pour voir si vous étiez digne d’avoir cet ouvrage en votre possession.

Jacques parut ne pas comprendre. Depuis qu’il avait pénétré dans ce lieu, il était passé par à peu près tous les états émotionnels possibles. Il avait l’impression que son cœur avait été mis de force dans un grand huit.

-Vous voulez dire que ce n’était qu’une mise en scène ?

Pour toute réponse, le petit vendeur glissa sa main dans sa tunique et en ressortit un énorme livre, a priori identique à celui qui brûlait dans la cheminée, qu’il tendit à son client.

-Comment est-ce possible ? souffla Sagnol en le prenant religieusement dans ses mains.

Il l’ouvrit et son visage s’illumina aussitôt d’un sourire béat.

Il compta les lignes sur chaque page : deux colonnes de quarante-deux lignes.

Il tâta longuement le papier : du vélin.

Ses mains se mirent à trembler sans qu’il puisse y faire quoi que ce soit.

Si c’était une copie, elle était absolument parfaite…

-Vous vous rendez compte de ce que j’ai entre les mains ? demanda-t-il, la voix chevrotant sous l’émotion.

-Oui. Il s’agit d’une Bible à quarante-deux lignes, de 1455, en parfait vélin.

-La plus chère du monde, murmura Jacques en passant ses doigts sur les reliefs de la reliure.

-Sans doute, répondit Arlac en haussant les épaules, comme s’il s’était agi de la chose la plus banale au monde.

-Combien en voulez-vous ? demanda Jacques, redoutant la réponse du vendeur.

Dans son esprit, il calculait déjà de combien il pourrait disposer s’il revendait tous ses biens. Il était prêt à tout sacrifier pour avoir ce trésor de l’humanité.

-Comme je vous l’ai dit, vous avez passé avec brio le test que j’avais mis au point. En me rattrapant, alors que la chose que vous désiriez le plus au monde risquait d’être détruite, vous m’avez prouvé que vous aviez bien le cœur pur. Je vous offre donc ce livre…

En entendant ces mots, Jacques manqua de défaillir.

-…à une condition néanmoins.

« C’était trop beau pour être vrai », se dit le collectionneur. « Il va me demander quelque chose d’impossible… »

-En échange de ce livre, je veux que vous fassiez une bonne action autour de vous, termina Arlac.

-Que voulez-vous dire ? demanda Jacques, méfiant.

-Je vous laisse le choix. Je veux juste que vous fassiez une bonne action. Que voulez-vous, j’aime être payé ainsi…

-Et bien, je pense que c’est faisable, bredouilla Jacques.

-Vous le ferez ? insista le vendeur.

-Oui ! répondit Sagnol d’une voix claire. Oui, vous pouvez compter sur moi !

Il ne put réprimer un fou rire. C’était vraiment le plus beau jour de sa vie. Il avait en sa possession le livre le plus recherché au monde, et il l’obtenait contre rien…

Il avait une envie folle d’embrasser le petit homme qui lui faisait face.

Soudain, quelque chose auquel il n’avait pas encore pensé se manifesta dans son cerveau saturé d’endorphine.

« Que va dire Jocelyne lorsqu’elle va voir ma nouvelle acquisition ? »

Egoïstement, sa femme lui était totalement sortie de la tête.

S’il lui racontait toute l’histoire, elle ne le croirait jamais.

A moins qu’il ne lui ramène aussi quelque chose…

-Pendant que j’y pense, auriez-vous également des vases en porcelaine de Chine ? tenta-t-il.

Sa femme en était dingue.

Arlac fit aussitôt osciller son index de droite à gauche devant le nez du collectionneur.

-Non, non, non, M. Sagnol. Vous n’avez droit qu’à un seul objet…

-Mais, c’est pour ma femme !

-Dans ce cas, qu’elle vienne me rendre visite, si elle le peut.

-Comment ça, « si elle le peut » ?

-Je vous ai déjà parlé de la condition sine qua non pour pouvoir pénétrer dans ce lieu et jouir des trésors qui s’y trouvent…

-Avoir le cœur pur, murmura Jacques.

-Exactement ! s’écria le petit homme.

Sagnol soupira.

-Dans ce cas, attendez-vous à me revoir très vite, accompagné de ma moitié…

-Ce sera avec joie, répondit Arlac en arborant un sourire complet.

Jacques lui tendit la main, et le petit vendeur la lui serra de bon cœur.

Le collectionneur remarqua que son interlocuteur n’avait pas d’ongle au bout des doigts. Il fit mine de n’avoir rien vu.

-Merci encore pour tout, dit-il.

-De rien. Prenez le chemin inverse pour sortir. Et n’oubliez surtout pas de « payer » votre Bible…

Sur ces paroles, Arlac s’éloigna dans les rayonnages remplis de livres. Il ne semblait pas décider à accompagner Jacques vers la sortie. Celui-ci, qui regrettait de ne pas avoir eu le temps de mieux admirer les trésors de ce lieu à l’aller, y vit là une opportunité de se rattraper.

Il prit donc d’un pas pressé la direction de la petite porte en bois par laquelle il était venu, capturant au passage le maximum d’images de la bibliothèque, afin que ce lieu puisse à jamais rester gravé dans son esprit.

Arrivé devant l’issue, il jeta un dernier coup d’œil en arrière. L’étrange propriétaire de ce lieu magique n’était plus visible.

Il ouvrit la porte et se laissa engloutir par les ténèbres, presque à regret.

Aussitôt une intense lumière l’obligea à mettre sa main en visière.

Ce n’était pas normal.

Il plissa les yeux et se rendit compte qu’il n’était plus dans le bâtiment.

Sa voiture l’attendait, quelques mètres devant lui.

La panique l’assaillit aussitôt, comme un fauve soudain libéré de ses entraves.

Et si tout ceci n’avait finalement été qu’un rêve ?

Il baissa la tête et vit le gros manuscrit dans sa main droite.

Il ne put s’empêcher de soupirer de soulagement.

En haussant les épaules, il regagna son véhicule.

Peut-être valait-il mieux ne pas chercher à comprendre ce qui venait de se passer…

Sur le chemin du retour, il ne put s’empêcher de jeter toutes les dix secondes des regards furtifs au livre ancestral qu’il avait soigneusement posé sur le siège passager.

Toute fatigue n’était plus qu’un lointain souvenir.

Il n’avait qu’une hâte : mettre son précieux livre dans sa bibliothèque, comme s’il allait mettre un lingot d’or dans un coffre.

Il savait exactement où il allait le ranger au sein de sa collection, de façon à ce qu’il soit bien en évidence, sans pour autant faire trop tape-à-l’œil. Il avait en tête l’endroit parfait.

Le livre ne pouvait aller que là.

C’était SA place.

Du coup, puisque sa place n’était pas dans la voiture, il se devait de l’amener au plus vite chez lui. Comme si l’ouvrage s’abîmerait plus vite tant qu’il ne serait pas à l’emplacement qu’il lui avait prévu.

Il ne lui restait plus qu’une ville à traverser avant de rejoindre son domicile, lorsqu’un feu tricolore l’obligea à s’arrêter.

Il pesta intérieurement contre ce dernier, le suppliant de passer rapidement au vert.

Un sans-abri profita de l’instant pour venir lui demander l’aumône. Habituellement, il tournait la tête, faisant mine d’être occupé à quelque chose, et le mendiant allait embêter un autre automobiliste.

Malheureusement pour lui, il était seul au feu cette fois-ci.

Il tenta tout de même sa technique d’esquive.

L’homme frappa à la vitre côté conducteur.

« Purée ! Je n’ai aucune envie de te parler, et encore moins de te donner quelque chose… Vas-t’en ! », pensa Jacques.

Soudain, la requête d’Arlac lui revint en tête. Il serait stupide de perdre bêtement son trésor en ne s’acquittant pas de sa dette. Après tout, l’occasion était rêvée.

A contrecœur, il baissa sa vitre et se força à sourire à l’homme crasseux qui lui faisait face.

-Vous n’auriez pas une petite pièce ? demanda le mendiant.

-Si, bien sûr, répondit-il.

Il sortit son portefeuille de sa poche revolver et en sortit un billet de cinq euros.

Il se dit qu’une Bible de Gutenberg contre cette somme, cela restait une bonne affaire.

Il tendit le billet au pauvre homme, qui le prit d’une main tremblante.

-Oh !!! Merci beaucoup, monsieur. Je n’ai pas l’habitude que l’on soit aussi généreux avec moi. Mille fois merci.

Le feu passa au vert, mais Jacques étant seul sur la route, il n’y prêta pas attention.

La réaction de l’homme venait de briser en mille morceaux la carapace qui entourait son cœur.

Il en oublia même momentanément le trésor qui gisait à quelques centimètres de lui.

Il sentit l’émotion le submerger.

Il avait encore un billet de vingt euros dans son portefeuille. Sans réfléchir, il le prit et le donna au mendiant.

-Tenez, prenez ça aussi. J’espère que ça vous aidera.

L’homme écarquilla les yeux.

-Décidément, ça doit être mon jour de chance…

Jacques avait l’impression de planer sur un petit nuage. Ce furent les klaxons de la voiture qui venait d’arriver derrière lui qui le ramenèrent à la réalité.

-Portez-vous bien, dit-il au pauvre homme.

-Vous aussi. Vous êtes un homme bien.

Ce dernier compliment fit un bien fou à Sagnol. De mémoire, il ne s’était jamais sentit aussi bien. Ce genre de petites phrases étaient infiniment plus euphorisantes que la meilleure des drogues. Et elles étaient bien moins dangereuses…

C’est sur son petit nuage que Jacques arriva finalement à son domicile. Il passa le pas de sa porte, la Bible dans la main droite et un sourire radieux sur le visage.

Il dut redescendre brutalement sur la terre ferme.

-Pourquoi es-tu aussi en retard ?! lui demanda aussitôt Jocelyne.

Elle avait sa tête des mauvais jours, et il savait que toute tentative pour améliorer la situation serait vaine. Il fallait juste laisser passer l’orage.

Sa femme avait parfois le don de gâcher en quelques secondes une excellente journée…

-Alors, j’attends… insista-t-elle.

-Si je te racontais, tu ne me croirais pas…

-Dis tout de suite que je ne suis pas assez intelligente pour ça…

Il soupira. Elle ne le lâcherait pas l’affaire tant qu’il ne lui aurait pas tout raconté. Et il ne savait pas lui mentir…

Le regard inquisiteur de Jocelyne se posa sur le précieux objet qu’il tenait fermement.

-Et qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-elle méchamment. Tu t’es encore fait plaisir, à ce que je vois…

-C’est une Bible de Gutenberg. C’est justement à cause de cela que je suis en retard.

Il lui montra le livre, pour lui faire partager un peu sa joie d’avoir en sa possession un tel objet.

Elle s’en fichait royalement.

-C’est bien ce que je disais. Tu es encore allé chez l’un de tes vieux bouquinistes pour te faire plaisir, et tu n’as même pas pensé à moi.

Il leva les yeux vers le plafond immaculé de la pièce. Elle était décidément de très méchante humeur ce soir.

-Bon, j’aimerais que tu me laisses t’expliquer ce qui vient de m’arriver, sans que tu m’interrompes. Tu peux faire ça ?

Elle renifla dédaigneusement.

-Vas-y. Je vais essayer…

Il lui raconta donc les évènements qu’il venait de vivre : son coup de fatigue au volant, l’enseigne qu’il avait vue sur le bord de la route, et toutes les choses qu’il avait vécues après avoir pénétré dans cet étrange magasin.

Même si elle semblait plus que sceptique sur la véracité des propos de son mari, Jocelyne eût tout de même la politesse de le laisser aller jusqu’au bout de son récit.

Jacques, de son côté, se permit tout de même d’éluder quelques évènements, comme l’argent qu’il avait donnée au sans-abri, par exemple. Il savait que la pilule passerait mieux ainsi.

Son récit terminé, il attendit la réaction de sa femme.

-Tu as fini ? demanda-t-elle.

Il acquiesça.

-C’est bien ce que je disais. Tu me prends vraiment pour une idiote…

-Je te promets que tout est vrai, répondit aussitôt Sagnol en levant la main droite, comme le ferait un gosse de dix ans.

Elle sembla réfléchir à ce qu’elle venait d’entendre.

-Si tout est vrai, comme tu le dis, je pourrais donc repartir de là-bas avec n’importe quel objet de mon choix. Même la plus chère des œuvres d’art ?

-Tout à fait.

-Et ton livre, là, dit-elle en faisant un geste du menton vers la Bible que Jacques tenait précieusement contre lui. Tu sais combien il vaut ?

Il haussa les épaules.

-Il est inestimable à mes yeux… Mais je dirais que certains pourraient probablement en proposer plusieurs centaines de milliers d’euros.

Il vit clairement une lueur avide parcourir le regard de celle qu’il aimait tant. Il ne l’avait encore jamais vu dans cet état, et il ne pouvait pas dire que cela lui plaisait beaucoup.

Jocelyne se pencha et l’embrassa bruyamment sur la bouche.

-Dans ce cas, nous irons dès demain matin dans ton magasin magique. Et j’espère pour toi que tu ne m’as pas raconté des sornettes…

Elle avait prononcé ces derniers mots en souriant, mais Jacques savait très bien que la menace était sérieuse.

Elle s’éclipsa, laissant le pauvre collectionneur seul avec ses inquiétudes.

Il baissa la tête, et son regard se porta sur le livre qu’il tenait entre les mains. Cela lui redonna aussitôt le sourire.

Il s’empressa d’aller ranger son trésor dans sa bibliothèque.

 

Le lendemain matin, Jocelyne réveilla Jacques de bonne heure. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à surfer sur internet à la recherche de l’œuvre d’art la plus chère qui soit. Pourtant, elle semblait en pleine forme, et piaffait déjà d’impatience.

-Allez, debout ! hurla-t-elle dans l’oreille de son pauvre mari.

Celui-ci, déjà réveillé par les allers-retours incessants de sa femme dans la chambre, grogna son mécontentement.

-Non, non, insista-t-elle. Tu ne vas pas faire la grasse mâtinée aujourd’hui. Je te rappelle que tu m’as fait une promesse hier soir…

Elle retira la couette du lit pour le forcer à se lever.

-C’est bon, j’arrive, répondit-il, la bouche toute pâteuse.

Jacques n’eût d’autre choix que de se préparer en quatrième vitesse.

Pour la première fois depuis plus de vingt ans qu’il la connaissait, c’était Jocelyne qui était prête la première et qui l’attendait dans l’entrée, et non l’inverse.

-Allez, en voiture, dit-il en prenant son blouson et les clefs du véhicule.

Il se serait bien passé de refaire la longue route qui le séparait du magasin d’Arlac. Pourtant, au fond de lui, il avait hâte de revoir toutes les merveilles qu’il n’avait pas forcément eu le temps d’admirer la veille.

De son côté, Jocelyne était branchée sur le 220 volts. Elle ne tenait plus en place sur le siège passager, ne cessant de rabâcher tout au long du voyage les mêmes inepties sans grand intérêt.

Jacques avait très bien compris ce qui mettait sa femme dans cet état : elle était excitée comme une puce à l’idée de devenir riche.

Néanmoins, son attitude rendit le voyage encore plus long et plus pénible.

Lorsque Sagnol reconnut au loin la ferme abritant entre ses murs la fabuleuse échoppe, il ne put réprimer un soupir de soulagement. Imperceptiblement, son cœur se mit à accélérer sa cadence.

Lui aussi commençait à être excité.

-Nous arrivons, dit-il le plus calmement qu’il pût.

Sa femme regarda autour d’elle. La ferme était le seul bâtiment aux alentours.

-Ne me dis pas que ton fabuleux magasin est dans cette ferme délabrée.

Il acquiesça, un petit sourire en coin.

« Lorsque tu vas voir l’intérieur, elle ne te paraîtra plus aussi délabrée… », pensa-t-il.

-Peu importe le contenant. Seul compte le contenu, annonça-t-il à voix haute, d’un air solennel.

Elle haussa les épaules. Ils s’étaient rapprochés du bâtiment, et celui-ci était maintenant bien visible.

-En tout cas, je me demande bien comment tu as fait pour deviner que c’était un magasin…

-J’ai vu l’enseigne, sur le bord de la route.

Elle regarda attentivement.

-Quelle enseigne ? finit-elle par demander.

-Tiens, c’est vrai qu’elle n’est plus là… Le vendeur a dû oublier de la remettre en place…

Il enclencha le clignotant de son automobile et ralentit pour s’engager dans la courte allée menant à la cour de la ferme. Il ne pût néanmoins pas pénétrer dans cette dernière, car une barrière lui barrait le passage.

-Bizarre… marmonna-t-il.

Il coupa le contact et descendit de voiture. Jocelyne l’imita.

-Que se passe-t-il ?

-Je ne sais pas. Hier, la cour était encombrée de tout un tas de choses à vendre.

La grande cour de la ferme qui s’étendait devant eux était envahie de mauvaises herbes, comme si elle était abandonnée depuis de nombreuses années. Jacques trouva même que les bâtiments paraissaient bien plus décrépis que la veille.

-Tu ne m’aurais pas raconté des salades, par hasard ? lui demanda Jocelyne d’un ton sec.

Sagnol ne lui prêta aucune attention.

Il se glissa sous la barrière et foula du pied des pavés qui semblaient ne pas avoir supporté le poids d’un homme depuis un siècle.

Pourtant, il se tenait exactement au même endroit la veille.

Il en était certain…

-Arlac !!! Vous êtes ici ?! appela-t-il, hurlant presque.

La panique commençait à se faire sentir dans sa voix.

De son côté, Jocelyne était déjà remontée en voiture. Nul doute que son cerveau fomentait d’ores et déjà une vengeance digne de ce nom.

L’appel de Jacques ne reçut aucune réponse.

Dans un élan désespéré, ce dernier prit la direction de la petite porte en bois derrière laquelle il avait pu voir tant de trésors.

Elle n’était pas fermée, et tenait à peine sur ses gonds.

Il la poussa fébrilement.

Devant lui, une pièce totalement vide, de dimension réduite, s’offrit à son regard.

Ses jambes le trahirent. Il tomba sur les genoux.

-Comment est-ce possible ? demanda-t-il à la pièce vide.

A ce moment, il se remémora les paroles d’Arlac concernant la condition à remplir pour pouvoir pénétrer dans son magasin.

Il se retourna vers la femme qu’il chérissait plus que tout.

Elle l’attendait patiemment dans la voiture.

Une sueur froide lui parcourut l’échine.

Cela voulait donc dire qu’elle…

Il ne put réprimer un petit rire nerveux.

Arlac venait de lui faire un dernier cadeau, le laissant seul avec ses doutes.

 

 

 

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