Les Voyages Temporels de Matthias Mentis (épisode 1)

Les voyages temporels de Matthias Mentis - Le Choc Des Epoques

Le choc des époques

 

1

 

-C’est le grand jour ! s’écria Mathias en descendant l’escalier en bois menant à la cave de sa demeure.

Il travaillait sur ce projet depuis si longtemps qu’il ne se souvenait même plus du moment où l’idée de se lancer dans cette folie lui était venue. En cherchant bien, il supposait qu’elle avait dû germer dans son esprit suite à la lecture de La Machine à Explorer le Temps, le roman d’H.G. Wells, lorsqu’il avait une dizaine d’années. Dire qu’il approchait maintenant de la quarantaine…

-Tu as bien tout préparé ? demanda-t-il à son assistant en arrivant en bas des escaliers.

-Ouais, ouais. T’inquiète, tout baigne, répondit ce dernier sur le ton méprisant qui le caractérisait.

Kevin Tasgos, le jeune homme qui lui servait d’assistant, vivait avec lui depuis maintenant trois ans. Il l’avait recueilli lorsque ses parents, des amis scientifiques, avaient trouvé la mort dans un terrible accident de voiture. Leur fils, alors âgé d’une quinzaine d’années, n’avait jusqu’alors montré aucune compétence particulière, si ce n’était celle de pouvoir engloutir une quantité pharamineuse d’imbécillités télévisuelles pendant des heures sans en éprouver aucune gêne. Si l’on ajoute à tout cela un cruel déficit d’ambition, on comprend mieux qu’il n’ait pas pu refuser l’offre de Mathias Mentis, lorsque celui-ci lui a offert le toit et le couvert en échange d’une aide dans ses recherches.

Mentis s’arrêta quelques secondes devant une coupure de journal qu’il avait punaisée sur le mur de la cave. Il la relu pour la énième fois et, l’espérait-il, la dernière :

« Le professeur Mentis, un physicien local, s’est mis en tête de voyager dans le temps. Suite aux rires et autres réactions de circonstance qu’a suscitée son intervention, il a bien fallu se rendre à l’évidence : il était sérieux. Son collègue, le professeur Bourru, directeur de recherches du laboratoire où travaille Mentis, est alors aussitôt entré dans la danse. Sa déclaration a été très claire : il est impossible de voyager dans le passé. Et d’ajouter sur le ton de la plaisanterie : si cela était possible, n’aurions-nous pas déjà reçu la visite d’hommes du futur ? Devant le refus de Mentis d’abandonner sa folle idée, Bourru s’est vu dans l’obligation de couper tous les crédits de son collègue et de le licencier. « Je continuerai mes recherches par mes propres moyens ! », aurait alors déclaré le nouveau chômeur. »

Mathias soupira. Si tout fonctionnait comme il l’espérait, il tiendrait alors sa revanche sur tous ces imbéciles…

Il adressa un sourire à son protégé.

-Prêt à visiter le temps des chevaliers ?

Kevin ne répondit pas, mais l’expression de son visage signifiait clairement : « Ai-je vraiment le choix ? ».

-Tu as pensé à nos affaires de rechange ? insista le physicien.

Le jeune homme roula des yeux.

-C’est bon, je t’ai déjà dit que j’avais tout préparé. En plus, tu ne me feras pas mettre ces fringues ringardes. Je préfère encore me trimballer à poil !

-Et c’est bien ce qu’il risque de t’arriver si jamais tu restes accoutré de la sorte. Je ne suis pas sûr qu’un adolescent portant un survêtement jaune et une casquette puisse passer inaperçu au milieu des badauds du Moyen-âge.

-M’en fiche. J’ai pas envie d’y aller, de toute façon, marmonna Tasgos.

-Plaît-il ?

-Rien, c’est bon.

-Mets-toi en position dans ce cas, lui intima Mentis.

Ils se placèrent tous les deux dans un cercle d’environ un mètre cinquante de rayon qui avait été tracé à la craie sur le sol de la cave. A la verticale du centre de ce cercle, à deux mètres du sol, un étrange appareillage les surplombait, relié par une tige métallique à la machine qui avait valu à Mathias tant de railleries de la part de ses collègues. Sa machine à voyager dans le temps…

Celle-ci avait à peu près la forme des ordinateurs des années soixante-dix, ceux qui étaient de la taille de gros réfrigérateurs. Deux petits cadrans circulaires apparaissaient sur sa surface noire. Sous chacun d’entre eux, un bouton pouvait se tourner afin d’effectuer les réglages adéquats. Enfin, un gros levier dépassait du côté de la machine, lui donnant vaguement l’apparence d’un bandit manchot.

Le physicien s’approcha de ce qu’il considérait comme son chef d’œuvre. Il tourna le premier bouton et le positionna sur l’année 1096.

-J’ai toujours rêvé d’assister à la première croisade, dit-il à voix haute, plus pour lui-même que pour Kevin qui, il le savait pertinemment, s’en fichait comme de l’an quarante.

Le deuxième bouton, quant à lui, permettait de régler le diamètre de la sphère représentant le volume de matière qui allait être transporté jusqu’à l’époque du Pape Urbain II. Mathias le positionna de façon à ce que seuls Kevin, lui et la machine fassent le voyage. Satisfait de ces réglages, il posa la main sur le levier et souffla un bon coup. Il s’apprêtait à faire le geste le plus important de sa vie.

-Tu es prêt ? demanda-t-il au jeune homme.

-Ouais, ouais, répondit l’intéressé d’un air peu concerné.

Sans attendre plus longtemps, le scientifique baissa lentement le levier.

-Un petit geste pour l’Homme… souffla-t-il en terminant son geste.

L’appareillage surplombant le cercle tracé au sol se mit aussitôt à scintiller, et une sphère bleuâtre de quelques millimètres de diamètre apparut à sa base. Celle-ci commença à croître lentement. Mathias, excité comme un gosse devant le Père Noël, vint se replacer dans le cercle.

-Cette fois-ci, nous partons pour de bon ! s’exclama-t-il en donnant une tape dans le dos de son assistant.

Celui-ci ouvrit aussitôt des yeux ronds.

-Bordel, j’ai oublié de prendre mon baladeur !

Aussitôt, il partit en courant chercher l’objet vital qui lui ferait nécessairement défaut dans un monde où la première pile ne serait inventée que dans sept cent quatre ans…

-Tu n’en as pas le temps ! s’écria le physicien, horrifié par tant de bêtise réunie dans un seul corps.

-T’inquiète, je suis plus rapide que Maurice Green, s’entendit-il répondre du haut de l’escalier de la cave.

Mathias leva la tête vers la boule luminescente qui faisait danser des reflets bleus sur son visage. Elle grossissait de seconde en seconde et n’était plus qu’à quelques centimètres du sommet de son crâne.

-Mais qu’est-ce qu’il fabrique… murmura-t-il.

Il sentit soudain ses cheveux se dresser sur son crâne et une agréable chaleur le parcourir. La sphère, continuant d’augmenter de volume, engloutissait petit à petit son visage. Après son front, elle s’attaqua à ses yeux, puis descendit lentement le long de son nez. De petits picotements se faisaient  ressentir au niveau de chaque nouvelle zone de son corps qu’elle conquerrait. Bientôt, son visage entier fut englobé. Un spectateur de la scène aurait pu croire qu’il portait un casque démesurément grand. Sa vision était altérée à travers la sphère temporelle. Il avait l’impression d’être sous l’eau.

Et toujours pas de Kevin…

Finalement, alors que la boule descendait le long de son nombril, le scientifique entendit plus qu’il ne vit son assistant faire irruption dans l’escalier de la cave qu’il descendit quatre à quatre.

Celui-ci, dans son empressement, se prit les pieds dans les fils reliant la machine temporelle au réseau électrique de la maison. Le précieux engin bascula sur le côté. Le jeune homme tenta de le rattraper mais ne put qu’assister impuissant à sa bruyante chute.

Mathias entendit le vacarme que fit sa machine en tombant à terre. Il devina tout de suite ce qu’il venait de se passer et pâlit en pensant aux conséquences que cet accident pourrait avoir.

Aussitôt, la sphère temporelle, dont le diamètre augmentait jusqu’alors au ralenti, se mit à grandir à une vitesse folle. Elle dépassa finalement les proportions de la cave et disparut de leur vue. Après quelques secondes, une vive lumière bleue les aveugla un bref instant. Il fallut une bonne minute au scientifique pour que les effets de la persistance rétinienne ne s’estompent et qu’il retrouve le parfait usage de ses organes visuels.

-Que s’est-il passé ? demanda Kevin en se frottant les yeux. Nous sommes toujours dans la cave. Ton truc n’a pas l’air d’avoir marché…

Le physicien n’était pas aussi catégorique.

-Viens, nous sortons, dit-il en remontant vers la maison.

-Mais, pour aller où ?

-Tu verras bien.

Ils traversèrent toute la maison en trombes et sortirent. Dehors, l’air était frais et des enfants passaient en vélo dans la rue en riant. Mathias regarda alternativement sur sa droite puis sur sa gauche. Tout semblait normal…

Son voisin, M. Vetus, sortit au même moment de chez lui. Le vieil homme, veuf depuis peu, lui adressa un sourire accompagné d’un salut de la main.

-Vous avez vu cet éclair ? demanda-t-il en scrutant le ciel.

Des frissons parcoururent tout le corps du scientifique. Il ne prit même pas la peine de répondre et se rua sur sa vieille voiture qui était restée garée devant le garage. Son assistant l’imita sans broncher. Il avait abandonné depuis longtemps l’idée d’essayer de comprendre quoi que ce soit aux agissements du physicien.

Ils montèrent dans le véhicule et Mathias démarra sur les chapeaux de roue. En effectuant sa marche arrière, il envoya valser sa poubelle au milieu de la route.

-Euh, tu veux que j’aille la ramasser ? demanda le jeune homme, une main posée sur la poignée de la portière.

-Nous avons plus urgent à faire pour le moment, répondit le physicien en écrasant la pédale d’accélérateur.

Tasgos s’empressa d’accrocher sa ceinture, espérant qu’il n’arrivait pas déjà au terme de sa vie trépidante.

La voiture dévala les rues du petit village de Carnuse à une vitesse folle. Tout d’un coup, alors qu’ils allaient s’engager sur la route nationale menant à la sortie du bourg, Mathias freina brutalement de toutes ses forces. Les pneus crissèrent et une odeur de brûlé emplit l’air. Kevin se félicita d’avoir attaché sa ceinture. Dans le cas contraire, il serait sans doute allé faire la bise au pare-brise de l’automobile…

-Mais qu’est-ce qu’il te prend de t’arrêter comme ça ?! s’emporta le jeune homme dont le cœur battait la chamade.

Le scientifique ne lui prêta aucune attention. Il regardait fixement devant lui.

-Nom d’un petit bonhomme… murmura-t-il. Cette fois, ils risquent vraiment de me lyncher en place publique…

-Pourquoi tu… commença le jeune assistant, avant que son regard ne croise le spectacle qui s’offrait à leurs yeux à travers la grande vitre.

Il ouvrit aussitôt la portière et entreprit de descendre de façon si précipitée qu’il en tomba sur le derrière. Il se releva aussitôt, retira sa casquette et se passa la main droite dans les cheveux.

-Bordel, où est passée la nationale ? gémit-il.

Le scientifique le rejoignit sur le morceau de bitume qui s’arrêtait net pour laisser place à de la prairie à perte de vue, arborant un petit sourire amer.

-Je crois qu’elle n’est pas encore construite…

 

A suivre...

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